Secours : Protocoles Réels
Introduction : La Mécanique de l'Urgence
En montagne hivernale, le secours est une course contre la montre où le froid, l'isolement et le terrain multiplient les difficultés. Derrière la simple alerte, c'est un protocole rodé, impliquant une dizaine de personnes et des technologies dédiées, qui s'enclenche. Cette page dévoile les coulisses opérationnelles des secours sur le domaine skiable de la Station d'Obscurcia.
1. L'Étincelle : Le Premier Appel et la Réaction en Chaîne
Tout commence par un signal. L'efficacité du secours dépend de la qualité et de la vitesse de cette première information.
Les trois canaux d'alerte principaux sont :
Le 112 (numéro d'urgence européen) : L'appel idéal. Il arrive au Centre de Réception et de Régulation des Appels (CRRA) du Service Départemental d'Incendie et de Secours (SDIS). L'opérateur pose des questions clés : localisation précise (numéro de piste, nom du télésiège le plus proche, coordonnées GPS si possible), nature de l'accident (chute, collision, malaise), nombre et état apparent des victimes, numéro de téléphone de rappel. Ces informations sont immédiatement transférées par radio au Poste de Secours Central (PSC) de la station.
L'alerte directe à un professionnel : Un skieur alerte un pisteur, un employé de remontée ou un moniteur. Celui-ci utilise alors sa radio VHF professionnelle (sur le canal dédié "Secours Piste") pour contacter directement le PSC. C'est souvent le canal le plus rapide, car l'information est donnée par quelqu'un qui connaît le terrain.
Le déclenchement par vidéosurveillance ou détection : Sur les remontées mécaniques ou dans les zones sensibles, un opérateur peut voir un incident sur un écran. De plus, certains télésièges sont équipés de systèmes qui détectent une chute anormale d'un siège et alertent automatiquement le poste de contrôle.
Au Poste de Secours Central (PSC), le coordinateur de permanence, souvent un pisteur-secouriste chevronné, reçoit l'alerte. En moins de 60 secondes, il doit :
Localiser précisément l'accident sur la carte numérique interactive.
Déterminer le code d'intervention (ex: "Rouge 1" pour un traumatisme grave, "Vert 2" pour un saignement mineur).
Identifier et alerter l'équipe de pisteurs-secouristes la plus proche, visualisée par GPS sur son écran.
Pré-alerter les moyens adaptés : l'équipe avec le traîneau de secours (patin), et, si l'état le justifie, le médecin régulateur du SAMU pour une éventuelle médicalisation par hélicoptère.
2. L'Arrivée sur Zone : L'Équipe de Première Intervention
Les premiers secouristes sur place, généralement deux pisteurs-secouristes, arrivent en scooter des neiges ou en quad. Ils ne sont pas encore les "sauveurs", mais les "évaluateurs et stabilisateurs". Leur sac à dos, le SAC 1 (Sac À Dos de 1ère intervention), pèse environ 15 kg et contient l'essentiel pour les 10 premières minutes critiques :
Matériel de protection : Gants à usage unique, masques, lunettes.
Matériel d'évaluation : Stéthoscope, tensiomètre, oxymètre de pouls (saturimètre), thermomètre, lampe torche pour vérifier la réactivité pupillaire.
Matériel vital immédiat :
Défibrillateur Automatique Externe (DAE).
Kit d'aspiration pour dégager les voies aériennes.
Canules de Guedel de différentes tailles.
Masques de ventilation avec ballon (ambu).
Oxygène portable avec détendeur et masques.
Trousse d'hémostase majeure : garrot tourniquet CAT, pansements compressifs hemostatiques (type Celox), champs stériles.
Matériel de premiers soins et d'immobilisation limitée : Couverture de survie isothermique, collier cervical souple, attelle gonflable pour membre, ciseaux à vêtements costaux (pour couper une veste sans bouger le blessé).
Leur mission suit la méthodologie ABCDE enseignée en médecine d'urgence :
A (Airway) : Vérifier que les voies aériennes sont libres (bouche, nez dégagés).
B (Breathing) : Vérifier que la victime respire. Sinon, débuter la ventilation au ballon.
C (Circulation) : Vérifier le pouls, contrôler les saignements massifs avec un garrot si nécessaire.
D (Disability) : Évaluer l'état neurologique (score de Glasgow simplifié : ouvre-t-il les yeux ? Répond-il aux questions simples ? Bouge-t-il les membres ?).
E (Exposure/Environment) : Examiner le blessé (sans l'exposer longuement au froid) pour trouver d'autres blessures, et le protéger du froid avec la couverture.
Pendant ce temps, ils informent en continu le PSC par radio, donnant le bilan succinct qui déterminera la suite : "Homme 40 ans, conscient, douleur à la cuisse droite, déformation évidente. Pas d'autre blessure. Pouls stable. On prépare l'immobilisation. Demandez le patin et une attelle à dépression."
3. Le Renfort Lourd et l'Évacuation Piste
Quelques minutes plus tard, l'équipe de renfort arrive avec le véhicule tout-terrain équipé du brancard de montagne, le patin. C'est un traîneau rigide, suspendu, capable de glisser sur la neige et d'amortir les chocs. L'équipe apporte le SAC 2, plus lourd et complet :
Matériel d'immobilisation avancé : Collier cervical rigide de différentes tailles, attelles à dépression (sacs dans lesquels on aspire l'air pour qu'ils épousent et immobilisent parfaitement le membre), plan dur dorsal (planche à dépression) pour les suspicions de fracture de la colonne.
Matériel médical : Perfusions, médicaments d'urgence (adrénaline, antalgiques puissants) si l'équipe inclut un infirmier ou un médecin du poste de secours.
Matériel de levage et de dégagement : Coussin gonflable à levier pour soulever un blessé coincé sous une télécabine (scénario extrêmement rare mais formé), cordes et harnais pour sécuriser une évacuation en pente très raide.
Matériel de liaison : Tablette étanche pour remplir la Fiche Régionale de Prise en Charge (FRPC) qui accompagnera le blessé jusqu'à l'hôpital.
Le blessé est alors transféré avec une extrême précaution sur le patin, entièrement immobilisé, couvert, et attaché. L'évacuation vers la PSA (Point de Sortie d'Ambiance) – souvent le poste de secours principal ou un lieu facile d'accès – se fait à vitesse adaptée pour éviter les secousses.
4. Le Basculement vers le Monde Médical : L'Hélicoptère ou l'Ambulance
Au PSA, une décision cruciale est prise, souvent en lien avec le médecin régulateur du SAMU contacté par radio ou téléphone satellite.
Si l'état est stable mais nécessite l'hôpital (fracture complexe, traumatisme modéré) : Une ambulance de type VSAV (Véhicule de Secours et d'Assistance aux Victimes) du SDIS ou privée prend le relais pour un transport vers l'hôpital de la vallée (Gap, Briançon). Le bilan de la FRPC est transmis aux ambulanciers.
Si l'état est grave, instable, ou si l'accès routier est trop long (polytraumatisme, traumatisme crânien grave, arrêt cardiaque réanimé) : On active le plan héliporté. Le PSC déclenche la procédure.
La préparation de l'hélisurface est un protocole militaire :
Choix du site : Une zone plate et dégagée d'au moins 25x25m, balisée sur la carte de la station, est utilisée.
Sécurisation : Les pisteurs sécurisent un périmètre large, éloignent les curieux, fixent les objets volants (cordonnes, filets).
Signalisation : Ils déploient un panneau en "T" en tissu fluorescent orange, indiquant au pilote la direction du vent. Des fumigènes peuvent être utilisés par temps de brouillard.
Communication : Contact radio direct avec l'hélicoptère (souvent un Dragon du SMUR ou un Ecureuil de la Sécurité Civile) pour guider l'approche.
Embarquement : À l'atterrissage, moteurs tournants, l'équipe médicale (médecin SMUR, infirmier) descend. Bilan rapide avec les secouristes. Le blessé, toujours sur le patin, est porté jusqu'à l'appareil et chargé. Le médecin SMUR prend la main. Le patin reste au sol. L'hélicoptère décolle en moins de 3 minutes.
Pendant ce temps, à l'hôpital de destination, le service d'accueil des urgences a été pré-alerté et se prépare (bloc opératoire, scanner, équipe de traumatologie).
5. Témoignage : L'Intervention qui Marque
"C'était
un jour de grande affluence, visibilité moyenne. L'alerte est tombée
pour une collision violente entre deux snowboardeurs hors-piste sur une crête dans le secteur vallée. Code Rouge. On y est allés en motoneige à trois, dont
moi. Le premier gars était inconscient, respiration bruyante. On a fait
le tour : voies aériennes dégagées mais encombrées de sang, il
respirait, pouls filant, saignement abondant au cuir chevelu. On a
mis un garrot temporaire sur une jambe qui avait un truc pas normal, et
on a commencé à l'oxygéner. Le médecin régulateur au bout de la radio
nous guidait. Le plus dur était la pente. Pour le sortir de là et le
mettre sur le patin, il a fallu créer un chemin à la pelle, l'encorder.
Le Dragon est arrivé 22 minutes après notre appel. Le pilote s'est posé
sur un mouchoir de poche, entre deux rochers. Le médecin SMUR a pris les
commandes, ils l'ont intubé sur place avant de le charger. On a appris
plus tard qu'il s'en était sorti. Ce jour-là, tout le protocole a joué :
l'alerte rapide, le bon matériel dans le sac, la bonne décision pour
l'hélitreuillage, et la coordination avec le SAMU. C'est une mécanique.
Quand tu es dedans, tu ne penses pas, tu appliques. C'est après que ça
tremble."
– Eric, pisteur-secouriste, 3 ans d'ancienneté.
Conclusion : Un Système, pas des Héros
Les secours en montagne ne reposent pas sur l'héroïsme improvisé, mais sur un système intégré où chaque acteur, de la personne qui donne l'alerte au médecin régulateur, a un rôle protocolaire précis. La technologie (GPS, radio, DAE) est cruciale, mais c'est l'entraînement répété, les simulations et la connaissance intime du terrain qui font la différence.
Pour le skieur, la meilleure contribution à cette chaîne est :
Avoir sur soi un moyen de communication (téléphone chargé).
Savoir se localiser (numéro de piste, nom du remonte-pente, application de la station).
Donner une alerte précise en répondant aux questions de l'opérateur.
Sécuriser la zone si possible sans se mettre en danger (planter ses skis en croix en amont de l'accident).
Comprendre ces protocoles, c'est réaliser la valeur de chaque seconde et la nécessité absolue de financer, former et entretenir ces services de secours qui sont l'assurance-vie de la montagne.
Les protocoles décrits sont conformes aux référentiels nationaux de la Fédération Nationale des Pisteurs Secouristes (FNPS), du PGHM (Peloton de Gendarmerie de Haute Montagne) et du SAMU. L'équipement évoqué correspond aux standards des services de secours alpins français.
